La propagande officielle est que sans l’agriculture productiviste et les OGM il serait impossible de nourrir l’Humanité

ce rapport de la FAO affirme le contraire


quelques lettres aux parlementaires

quelques échanges avec des Pro OGM


à visiter: http://www.mediapart.fr/club/blog/corinne-lepage/231110/la-riposte-des-lanceurs-dalerte




« Derrière les OGM, c’est un projet de mort qui s’impose »



L’agriculture. Un petit tour dans l’actu, et puis s’en va… Vitrine

cosmétique, le salon qui lui est dédié a eu droit – comme chaque année –

aux honneurs des médias feignant de s’intéresser au sujet. Leur

traitement reste toujours le même : le cul des vaches, la visite

présidentielle et – de façon générale – le chant lyrique d’une

profession fantasmée. En filigrane, la volonté farouche de ne pas

aborder les questions qui fâchent. As-tu par exemple vu le moindre

reportage sur la désastreuse industrialisation de l’agriculture ?

Absolument pas. En a-t-on profité pour revenir sur les brevets déposés

sur le vivant par les multinationales, la dangereuse évolution des

clones pesticides brevetés, ou encore la pente mortifère empruntée

depuis des dizaines d’années par (presque) tout le secteur ? Pas plus.

T’a-t-on – enfin – expliqué ce que tu avais dans ton assiette ? Encore

moins [1]. D’où cet étrange paradoxe : le mot « transparence » a beau

être mis à toutes les sauces, l’origine et le mode de production de ce

qui arrive dans nos gamelles reste un mystère.


Secret ? Pas pour Jean-Pierre Berlan, ancien chercheur à l’INRA

(aujourd’hui à la retraite). Il a réuni sur ces questions des textes

passionnants, publiés en 2001 chez Agone sous le titre La guerre au

vivant – OGM et mystifications scientifiques. C’est l’occasion d’une

réflexion essentielle sur les biotechnologies, ces prétendues « sciences

de la vie » qui porteraient selon lui bien mieux l’appellation de

« nécrotechnologies ».


Dans cet ouvrage, des chercheurs, scientifiques et « spécialistes » [2]

reviennent ainsi minutieusement sur les OGM, traitant des risques de

dissémination, des problèmes de santé, du manque d’ »expertise » sur le

sujet (puisque la plupart des études sont directement produites par les

firmes qui en font commerce), de la question cruciale du brevetage du

vivant, et du scandaleux pillage des ressources génétiques mondiales et

de notre environnement par quelques firmes. Bref : de notre rapport

d’apprentis sorciers à la vie sous toutes ses formes.


À travers un nécessaire retour sur l’histoire de la sélection variétale

et l’industrialisation de l’agriculture à l’œuvre depuis deux siècles,

Jean-Pierre Berlan montre au final l’importance cruciale (et le

caractère éminemment dangereux) du projet de société qui transparait

derrière l’application des principes marchands et de la logique

industrielle au monde vivant.


Il a accepté de développer ici les raisons pour lesquelles les « clones

pesticides brevetés » (les OGM) sont inacceptables, et en quoi ils ne

sont en fait que la partie émergée d’un projet de société mortifère.

L’entretien étant aussi long que passionnant, tu as droit à un premier

jet aujourd’hui, à digérer avant de lire la deuxième partie qui sera

publiée mercredi.


*Qu’est-ce qu’un OGM ?*


La première chose à dire est qu’il ne faut surtout pas utiliser le terme

« OGM » ou « Organisme génétiquement modifié ». Pour une bonne raison :

ce terme a été inventé par Monsanto, à l’époque des premières

manipulations génétiques. En 1973, en Californie, deux chercheurs, Cohen

et Boyer, ont créé la première « chimère fonctionnelle » [3]. Puis le

premier brevet a été déposé en 1980 [4].


À ce moment-là, on pensait pouvoir industrialiser la vie, en faire à peu

près ce qu’on voulait. Pour un biologiste de cette époque, la vie

n’était qu’un vaste meccano dans lequel il suffisait de transférer des

gènes d’une espèce à l’autre pour avoir la fonction correspondante. A

l’époque, donc, les chercheurs pensaient détenir avec les « chimères

fonctionnelles » l’explication ultime de la vie : séquencer tous les

génomes du monde allait permettre de comprendre ce que c’est qu’être

vivant. Et partant, comprendre aussi ce que c’est qu’être humain : j’en

veux pour preuve le fait qu’un type comme Walter Gilbert, prix Nobel de

physiologie et de médecine, ait pu déclarer que le jour où on aurait

séquencé le génome des humains, on saurait enfin ce que c’est qu’ « être

humain ». C’est dire les illusions dans lesquelles on se berçait, et la

propagande qui régnait à cette époque…


Le terme « chimère » vient de là, de cette véritable explosion autour

d’un vivant qu’on croyait pouvoir maitriser et industrialiser à volonté.

Sauf que parler de « chimère génétique » n’était guère appétant pour les

entreprises qui se lançaient dans l’aventure, comme Monsanto. Leurs

services de relations publiques – c’est-à-dire de désinformation – ont

donc décidé, en accord avec les scientifiques eux-mêmes, qu’il valait

mieux utiliser un terme beaucoup plus neutre et permettant de tenir un

discours mensonger. C’est à cette période qu’on a commencé à parler d’

« organismes génétiquement modifiés ».


À partir de là, tout se suit, puisque le discours retrouve une certaine

(fausse) cohérence. Parce que l’humanité a toujours « modifié » la

nature. Depuis dix mille ans et la révolution néolithique, depuis qu’on

a inventé l’agriculture, la domestication des plantes et des animaux, on

a toujours modifié génétiquement le vivant. Mais on oublie de dire qu’il

a fallu attendre 1973 pour que la première « trans »-genèse ait lieu, et

que cela représente une différence essentielle, spectaculaire, une

véritable révolution.


Cette révolution pourrait faire peur à beaucoup de gens ; il faut donc

la taire, imposer sur elle une espèce de black-out, afin que les

populations ne se rendent compte de rien. D’où un discours mensonger, du

genre : « Avec les Organismes génétiquement modifiés, vous pouvez dormir

sur vos deux oreilles, ce n’est que la continuation de ce qu’on a

toujours fait. En plus on le fait avec des méthodes beaucoup plus

scientifiques, beaucoup plus fiables, on sait exactement ce qu’on

fait… ». Ça fonctionne même avec certains de mes collègues.

Particulièrement abrutis, ceux-ci pratiquent une désinformation totale,

avec des discours du type : « La nature manipule plusieurs dizaines de

milliers de gènes chaque fois qu’elle fait un croisement, alors que nous

nous n’en manipulons que quatre ou cinq, une dizaine à tout casser. Nous

sommes donc beaucoup plus précis, nous faisons les choses de façon

beaucoup plus intelligente que cette nature odieuse. » C’est un discours

de pure propagande, avec une apparence logique au départ mais qui ne

correspond absolument pas à la réalité des faits.


En réalité, donc, les gens qui réalisent ces manipulations génétiques ne

savent tout simplement pas ce qu’ils font. Et le terme d’ »organisme

génétiquement modifié » ne veut rien dire, il n’est destiné qu’à

endormir la vigilance du public.


Dans ce cas, quel terme faudrait-il utiliser ?


C’est un terme qui – curieusement – ne fait aucune référence à un

phénomène biologique, que ce soit la transgenèse ou la manipulation

génétique. Il s’agit du terme de « clone pesticide breveté ». Cela

permet de rappeler que, depuis deux siècles, les sélectionneurs

s’efforcent de remplacer les variétés, les caractères de ce qui est

varié et la diversité par l’uniformité.


Au 19e siècle, on parlait de « races » de blé. « Race », parce que ces

plantes avaient un certain nombre de caractères en commun,

particulièrement visibles et éclatants : la couleur, le port, l’allure

générale… C’était absurde : quand vous observez de près une prétendue

« race », vous vous apercevez que le terme n’a aucun sens, que tous les

individus sont différents et qu’il y a une énorme diversité à

l’intérieur de cette « race » ou de cette « variété ». Le terme

« variété » signifiant, bien sûr, diversité, pour faire référence au

processus de sélection leur permettant de survivre dans la nature,

d’évoluer et de se perpétuer…


À l’heure actuelle – c’est très frappant – on cultive des variétés dans

un sens très particulier : une variété moderne de blé, d’orge, d’avoine,

de tomate ou de tout ce que vous pouvez imaginer sont des plantes

copiées sur un modèle ayant fait l’objet d’un dépôt auprès d’instances

officielles. Vous avez le « créateur » de variété qui dépose son

obtention auprès d’un organisme officiel. Puis cette dernière doit être

produite, donc copiée et multipliée à un nombre d’exemplaires suffisant

pour pouvoir être vendue comme semence. Quand on parle de « copies »,

évidemment, c’est le terme « clone » qui vient à l’esprit. Et c’est bel

et bien ça : les variétés modernes, ce qu’on appelle « variété » au sens

moderne du terme, ce que cultive un agriculteur « moderne » aujourd’hui

sous nos latitudes, ce sont des variétés au sens de « clone »,

c’est-à-dire très exactement le contraire d’une variété.


Il y a vraiment une mystification complète dans le langage utilisé pour

décrire ces plantes. Nous sommes dans une société de communication,

c’est à dire dans une société de mensonge organisé, dans laquelle les

mots sont imposés par les dominants pour nous rouler dans la farine.

User de ces termes nous empêche de penser la réalité : si vous utilisez

le mot variété pour désigner des clones, comment voulez-vous réussir à

penser correctement ? Les mots n’ont plus de sens, et vous ne savez plus

à quoi vous avez affaire. Il est alors bien plus difficile de s’opposer

à quoi que ce soit.


Ça fait donc deux siècles que nous sommes dans cette logique de clonage.

A cet égard, la fameuse histoire de Dolly, le premier clone de

mammifère, n’est que l’extension au monde animal de ce que l’on tente de

faire – avec succès, d’ailleurs – pour les plantes depuis deux siècles.

Il y a une logique, une véritable continuité dans le système industriel

qui pousse, depuis les débuts de la sélection, vers cette recherche de

clones, de l’uniformité, de la standardisation, de la normalisation.


« Nous sommes dans une société de communication, c’est à dire dans une

société de mensonge organisé, dans laquelle les mots sont imposés par

les dominants pour nous rouler dans la farine. »


Tout ceci est dans la logique de la révolution industrielle

britannique : c’est en Angleterre qu’ont été mises pour la première fois

en œuvre ces techniques aboutissant au clonage. Elles ont ensuite été

codifiées : le raisonnement complet a été formalisé en 1936 par John Le

Couteur, l’un de ces « agronomes » ricardiens, gentilshommes

agriculteurs britanniques qui sont en fait des capitalistes investissant

dans l’agriculture pour faire des profits. C’est-à-dire pour tirer

profit de leur investissement en agriculture. Pour faire simple : ils se

fichent pas mal de produire du blé ou autre chose. Pour eux, ce qui

importe est d’appliquer les principes industriels au monde vivant.


Il s’agit d’un basculement : la logique industrielle n’est évidemment

pas limitée qu’à l’industrie mais, pour la première fois, on la met en

pratique et on la systématise réellement en ce qui concerne le vivant.

C’est une nouvelle vision du monde qui s’impose, et ce même au sein de

l’agriculture. C’est d’ailleurs aussi l’agriculture qui permet cette

révolution industrielle, entre autres grâce aux profits et surplus qu’on

peut tirer de la production agricole.


Ça fait donc deux siècles qu’on est dans une logique d’extension de

l’uniformité, de standardisation et de normalisation du monde agricole.

Et même si ces gens-là n’ont pas conscience de ce qu’ils réalisent, cela

correspond tout simplement à l’application au monde vivant, à

l’agriculture en l’occurrence, des principes industriels qui sont en

train de bouleverser le paysage social, économique et politique en

Angleterre.


Cette logique de clonage amène donc forcément à celle du brevetage du

vivant ?


Ça y conduit nécessairement. On touche là au deuxième défaut de poids

que rencontre le système économique dans lequel nous vivons : les êtres

vivants se reproduisent et se multiplient gratuitement. Or, la gratuité

est une horreur absolue, un véritable affront vis-à-vis de la logique

économique. C’est la dernière chose que les industriels et les

semenciers tolèrent. Il s’agit donc de lutter contre cette injustice de

la nature. Comment ? Alors que dans le monde vivant, il n’est pas

possible de produire sans en même temps reproduire, eux veulent séparer

la production de la reproduction. C’est un projet mortifère, de fou

furieux qui est en train d’être mis en place. Un projet de mort.


La plus belle preuve du caractère mortifère de ce projet consiste en

l’invention d’une technique, qui est le plus grand triomphe de la

biologie appliquée à l’agriculture depuis deux siècles. Il s’agit de

Terminator, une technique de transgenèse permettant de fabriquer des

semences qui, une fois devenues plantes, sont programmées pour tuer leur

descendance. De fait, l’agriculteur récolte un grain stérile. Pour

certains, c’est un rêve vieux de deux siècles qui se réalise. Ils ne le

diront évidemment pas : un semencier ne va pas se présenter devant sa

clientèle (les agriculteurs) en expliquant que la reproduction des êtres

vivants est un grand malheur et qu’il faudrait stériliser les plantes ou

les animaux pour faire augmenter leurs profits. Il ne va pas dire ça, il

ne peut pas annoncer son projet mortifère. Il va donc plutôt raconter

des bobards. Il y a dès lors une lutte contre « les enclosures du monde

vivant ». Avec une volonté de nous exproprier, de nous ôter cette

faculté merveilleuse de la vie, à savoir la capacité de se reproduire et

se multiplier. Avec en arrière-fond le projet d’en faire un bien privé,

qui est un projet aussi ancien que la sélection commerciale. Pour les

animaux, c’est très facile à faire, et ça a été réalisé, toujours en

Angleterre, à la même période. Au fur et à mesure qu’on cherchait à

fixer des « races », à force de sélection de certains caractères au

détriment d’autres, on a rendu les bêtes de plus en plus faibles,

stupides, voire complètement débiles. Une vraie dégénérescence. C’est

pareil au niveau des plantes.


/ *« Les êtres vivants se reproduisent et se multiplient gratuitement.

Or, la gratuité est une horreur absolue, un véritable affront vis-à-vis

de la logique économique. »* /


Revenons-en aux brevets. Une variété est toujours « hétérogène

instable » (selon les termes utilisés dans le langage semencier), ce qui

veut tout simplement dire qu’elle varie. C’est logique : elle est

vivante, elle varie… Mais c’est aussi gênant : vous ne pouvez pas

imposer votre droit de propriété dessus puisque, d’une année sur

l’autre, elle évolue. Vous ne pouvez donc pas définir ce qui est à vous.

Tandis que le clone, lui, est « homogène » et « stable », vous pouvez le

reproduire à l’identique moyennant un certain nombre de précautions et

de procédures, d’une génération à l’autre. Il s’agit d’une sorte de

mort-vivant. Et vous pouvez donc y associer un droit de propriété : il

suffit d’observer le mort-vivant X, de voir en quoi il diffère du

mort-vivant Y, et vous pouvez poser un droit de propriété dessus,

puisqu’il est homogène et stable [6].


L’idée de base sur laquelle repose cette logique de clonage est

imparable : si je peux remplacer ma variété, le caractère de ce qui est

varié (la diversité), par une plante que je vais cloner et que je vais

pouvoir reproduire à volonté, qui est supérieure à la moyenne de la

variété, j’aurais un progrès. C’est une tautologie. Théoriquement il y a

toujours un gain à remplacer une variété de n’importe quoi par le

meilleur n’importe quoi extrait de la variété.


*Mais est-ce que c’est réellement un progrès ?*


On peut y opposer certaines réserves de taille, bien entendu : depuis

une trentaine d’années (et la conférence de Rio), on sait que ce qui est

logiquement imparable peut être biologiquement erroné. Il y a toute une

redécouverte, qui est en train de se faire, sur la valeur en soi de la

diversité. On peut prendre l’exemple d’un travail qui a été fait aux

États-Unis il y a quelques années sur des systèmes de prairie, avec une,

5, 15, et jusqu’à 50 espèces différentes. Le résultat expérimental de

cette étude montre que plus le nombre d’espèces que vous allez trouver

dans ces systèmes de prairies est important, plus la production de

biomasse est importante. Donc, en soi, la diversité est productive. De

mémoire, la biomasse produite par un système à 16 espèces est supérieure

de 42 % à la biomasse produite par l’espèce la plus productive en

monoculture. C’est énorme !


Au fond, je suis persuadé que c’est une nouvelle révolution agricole qui

se profile. D’une certaine manière, cette phase de l’agriculture

industrielle – qui a donc commencé il y a deux siècles et s’est vraiment

mise en place en Europe dans les années 30, et à la fin des années 50 en

France – ne sera qu’une parenthèse dans l’histoire de l’humanité. Enfin…

si l’humanité continue. Parce qu’il y a une contradiction absolue entre

ces deux logiques, celle de l’industrie, qui est celle de la

normalisation, de l’uniformisation et de la standardisation, et la

logique de la vie, qui est celle de la diversité. Entre les deux, nous

ne pouvons pas pour l’instant savoir laquelle va gagner.


Le problème du choix, à l’heure actuelle, se pose en ces termes-là :

d’un côté, il y a le système industriel appliqué au monde vivant, c’est

la mort ; de l’autre côté, la diversité, la vie. Du coup, on voit bien

que les larmes de crocodiles des biologistes (dont mes chers collègues

de l’INRA) sur « la biodiversité qui fout le camp » ne sont rien d’autre

que du vent. Bien sûr que la biodiversité fout le camp, vous cultivez

des clones ! Vous êtes en monoculture monoclonale ! On ne peut guère

faire pire d’un point de vue écologique, et donc du point de vue de la

diversité.


Et en quoi sont-ils « pesticides », ces clones brevetés ? Le terme

« pesticides » est – en passant – utilisé par le président de la

République, qui a parlé lors du Grenelle de l’environnement de « plantes

pesticides ». Il faisait simplement allusion au fait que quasiment

toutes les plantes et semences transgéniques commercialisées dans le

monde sont des semences et des plantes dites « a-pesticides » : soit

elles produisent un insecticide, et toutes les cellules de la plante en

produisent, soit ce sont des plantes qui absorbent un pesticide sans en

mourir [7].


Historiquement, ces produits chimiques, aujourd’hui utilisés à doses

massives dans le monde agricole (engrais ou pesticides), sont des

substances militaires. Leur origine remonte directement à la Première

Guerre mondiale et aux gaz de combats. C’est un certain Fritz Haber qui

fut à l’origine de l’invention de la méthode de synthèse de l’ammoniac,

élaborée en 1908 et adoptée dès 1909 par BASF. C’est grâce à cette

production massive d’azote que la Première Guerre mondiale est devenue

la première guerre industrielle. Fritz Haber a été un grand promoteur

des gaz de combat réalisés grâce à son procédé, alors même que

l’état-major allemand ne voulait pas en entendre parler. Pour une raison

simple : l’état-major allemand savait qu’utiliser ces gaz entraînerait

une même réaction de la France et de l’Angleterre (qui étaient à un

niveau technique et scientifique à peu près égal à celui de l’Allemagne).


Haber a finalement obtenu que l’état-major allemand utilise ces gaz (à

Ypres pour la première fois, d’où le terme « ypérite »). Quelques jours

après (et sans même assister aux obsèques de sa femme, elle-même

chimiste, qui s’était suicidée parce qu’elle supportait mal que la

science se mette au service de la mort à grande échelle), il est parti

sur le front russe pour superviser à nouveau l’utilisation des gaz de

combat. Avec plus de réussite, puisque les Russes étaient à un niveau

technique bien inférieur.


En 1918, Haber a eu peur d’être condamné pour crime de guerre, et il

s’est réfugié en Suisse. Mais son inquiétude a été de courte durée : il

a reçu la même année le Prix Nobel de chimie pour son invention de la

synthèse de l’ammoniac, qui allait permettre de produire des engrais en

quantités massives [8]. On n’avait pas produit un gramme d’ammoniac pour

l’agriculture pendant cette période-là, évidemment… Ça servait plutôt

pour produire des explosifs, mais la capacité de déni de la réalité, de



















De façon plus large, l’origine de toute l’agriculture moderne se trouve

vraiment dans la Première Guerre mondiale : les chars de combat ont été

reconvertis en tracteurs à chenille, les gaz de combat en engrais

azotés, et des bases ont été posées, qui permettront la mise au point,

plus tard, des pesticides… Toute la « révolution verte » a en fait une

origine militaire. Jusqu’à l’approche du système agricole moderne, qui

montre bien qu’« on fait la guerre ». Ainsi de ces célèbres photos de

tracteurs ou de moissonneuses-batteuses, alignés comme à la parade, en

Russie soviétique comme aux États-Unis : il y en a dix de front, c’est

vraiment la charge de chars de combat, la lutte et l’acharnement contre

la nature.


*Mais les agriculteurs voyaient ça comme un progrès…*


Tout à fait. Lorsque le DDT, les premiers pesticides et insecticides

sont apparus à la fin des années 50, ça a été une véritable révolution

pour les agriculteurs. On peut le comprendre. Pour des gens qui, pendant

la guerre, faisaient la chasse aux doryphores un à un dans les champs de

pomme de terre, se contenter du petit épandage d’un produit quelconque

pour les tuer tous était absolument extraordinaire. Ça semblait si

miraculeux que, sur le moment, personne n’a réfléchi aux conséquences de

l’utilisation des pesticides. Personne n’a pensé que leur usage aurait

des effets pervers. Mais si au début les insectes meurent tous, des

résistances apparaissent immanquablement après un certain temps ; il

faut alors utiliser davantage d’insecticide, passer à des doses plus

élevées ; enfin il n’y a plus d’autre solution que de changer de drogue.


D’ailleurs, il faut comparer les pesticides à des drogues dures : il y a

l’effet d’accoutumance et de dépendance. L’agriculture actuelle y est

devenue accro, mais aussi l’agronomie et les agronomes – eux n’ont

d’ailleurs rien eu à faire : c’est l’industrie qui s’est imposée, ils

ont juste adapté les systèmes de production aux nouveaux moyens

techniques. De fait, l’industrie, et en particulier l’industrie

chimique, prend une place de plus en plus centrale dans le processus de

production. Et les agriculteurs sont devenus complètement dépendants de

ces produits, dans une logique de fuite en avant. Peu importe qu’on

sache, depuis les années 60, que ces produits peuvent être dangereux…

Depuis que Rachel Carson a écrit le premier livre dénonçant les effets

nocifs des pesticides [9], les preuves se sont accumulées d’une façon

incroyable. À tel point que l’industrie des pesticides cherche

maintenant d’autres formes de pesticides : c’est ainsi qu’elle a inventé

les fameux « organismes génétiquement modifiés ». Les OGM, ce sont des

plantes pesticides.


*Il y a donc une forme de continuité ?*


Bien sûr. Ces clones pesticides ne marquent pas du tout une rupture,

sinon technique. La logique reste la même, celle de cette

industrialisation du vivant menée tambour battant depuis deux siècles.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les firmes produisant les

pesticides ont aussi pris le contrôle de l’industrie des semences – donc

de la vie. Elles se prétendent « industrielles des sciences de la vie »,

pour tromper tout le monde ; mais en réalité elles ne produisent que des

produits en -cide (fongicides, insecticides, herbicides…), soit des

produits qui tuent. Ce sont donc, en fait, des industries des sciences

de la mort. Et elles poursuivent ainsi leur projet mortifère par

d’autres moyens, qu’on appelle couramment les OGM.


/ *« Ces clones pesticides ne marquent pas du tout une rupture, sinon

technique. La logique reste la même, celle de cette industrialisation du

vivant menée tambour battant depuis deux siècles. »* /


Ce qui est intéressant avec les pesticides soi-disant OGM, c’est qu’il

s’agit en fait de changer le statut des pesticides. Presque toutes les

plantes transgéniques vendues dans le monde sont a-pesticides : soit

elles en absorbent un sans en crever (c’est le cas des plantes dites

Round Up ready, mais ça peut aussi l’être avec d’autres herbicides),

soit elles produisent elles-mêmes un insecticide.


Dans ce deuxième cas, chaque cellule de la plante produit un

insecticide, donc il passe évidemment dans la chaine alimentaire. Les

fabricants prétendent que « la toxine insecticide n’a aucun effet »,

mais ils n’en savent rien, ils n’ont même pas été regarder ce qui se

passait dans le tube digestif des ruminants. Encore moins dans notre

tube digestif à nous… Il faut savoir que nous avons à peu près dix fois

plus de bactéries que de cellules dans notre corps. Celles-ci sont

symbiotiques avec nous, même si on les connaît très mal ; et ces gens

des sciences de la mort qui vous disent qu’il n’y a aucun effet… C’est

de la folie.


Revenons au premier type de plante, celles qui sont tolérantes à un

herbicide. Comment ça fonctionne ? L’herbicide agit normalement en

rentrant à l’intérieur de la plante, entre autres grâce à des adjuvants

favorisant la pénétration de ce dernier. Les plantes rendues tolérantes

à un herbicide neutralisent l’action de l’herbicide, mais elles ne le

détruisent pas. C’est le cas de la plupart des plantes Round Up ready :

il y a une neutralisation de l’herbicide, mais l’herbicide n’est pas

détruit, ni même décomposé. Là-aussi, il rentre donc dans la chaine

alimentaire.


Dans ces deux cas, vous voyez bien que le projet est complètement fou,

puisqu’il s’agit de changer le statut des pesticides. Au lieu d’être des

produits dangereux qu’il faut éliminer – autant que faire se peut – de

la chaine alimentaire, on veut en faire des constituants de cette

dernière. Nous rendre au final tolérants, nous aussi, aux pesticides.

Voilà un enjeu qui est absolument colossal, pour les fabricants de

pesticides. S’ils peuvent faire des pesticides des constituants de la

chaine alimentaire, ils domineront toute la chaine alimentaire.


*Mais c’est quoi, exactement, le Round Up ?*


La molécule active du Round Up, la molécule herbicide, s’appelle le

glyphosate. C’est une molécule qui a été « créée » par des chimistes

suisses à la fin des années 40 ; Monsanto en a étudié les propriétés

herbicides, et l’a brevetée à la fin des années 70. Monsanto est donc

propriétaire du glyphosate breveté en tant qu’herbicide. C’est une

molécule assez merveilleuse, puisqu’il s’agit d’un « herbicide total ».

Qui tue tout, réellement. C’est formidable pour la SNCF, pour les parcs

et jardins, pour les bords de route, etc…


Le glyphosate a longtemps été considéré comme inoffensif, grâce à la

propagande de Monsanto, qui protégeait la meilleure de ses

vaches-à-profit. Mais quand certaines préoccupations écologiques ont

commencé à émerger, les gens de Monsanto ont pensé que ce serait génial

de pouvoir le transformer en « herbicide spécifique ». C’est-à-dire de

réaliser une manipulation génétique sur une plante pour la rendre

tolérante à cet herbicide total. L’herbicide total deviendrait ainsi un

herbicide spécifique : tout crèverait sauf cette plante, rendue

tolérante à cet herbicide. A partir du moment où des plants de maïs,

d’orge, de blé, d’avoine, de tout ce que vous pouvez imaginer, même des

forêts entières, seront tolérants au glyphosate, celui-ci pourra être

utilisé sur l’ensemble de la planète. Le but de Monsanto est là :

maximiser l’utilisation de glyphosate. Et leur stratégie a plutôt bien

réussi, même si elle se heurte à des résistances et à l’inquiétude d’une

partie du public.


/ *« Le but de Monsanto est là : maximiser l’utilisation de glyphosate. »* /


Le deuxième coup de génie de Monsanto a été de lier complètement l’achat

de semences tolérantes au glyphosate à son propre herbicide breveté.

Donc d’obliger les agriculteurs à n’acheter que l’herbicide de marque

Monsanto. D’une certaine manière, c’est un moyen de prolonger la durée

de vie du brevet, qui était d’environ 20 ans. A partir de 2000, en

sortant ces plantes tolérantes à l’herbicide Round Up et puisque

l’agriculteur est forcé d’acheter les deux en même temps, Monsanto fait

coup double et peut continuer à vendre son herbicide au prix de marque,

au lieu de le vendre au prix du générique.


Il s’agit donc de prolonger éternellement la durée de vie du brevet sur

le glyphosate et d’arroser l’ensemble de la planète avec cette molécule.

Les enjeux sont évidemment considérables : si Monsanto réussit, c’est la

planète entière qui sera arrosée de Round Up, et l’entreprise qui fera

des profits immenses. La firme est donc prête à tout pour que réussisse

ce projet.


*C’est une surenchère permanente…*


Nous savons bien que ce sont des techniques parfaitement inutiles, que

le système pesticide est profondément addictif. Il n’a d’avantages que

pour les fabricants, qui créent ainsi leur propre marché. À partir du

moment où vous mettez le doigt dans l’engrenage pesticide, vous ne

pouvez pas éviter de suivre, puisqu’un pesticide sera un jour dépassé

par les résistances qu’il aura suscitées, il en faudra un autre, et puis

après un troisième. C’est ainsi qu’on est passés des organochlorés aux

organosphosphorés, aux pyréthrinoïdes, aux nicotinoïdes…


C’est en effet une forme de surenchère complètement folle, avec – par

exemple – les nicotinoïdes, qui sont maintenant utilisés à des doses de

un ou deux grammes par hectare : ils sont d’une telle puissance qu’ils

ne s’utilisent que par très petites doses et deviennent quasiment

indétectables. Résultat ? Le tonnage d’utilisation des pesticides

diminue, évidemment… Ces nouveaux produits vont pourtant empoisonner la

planète encore plus sûrement que les anciens. C’est une fuite en avant

permanente, qui crée et élargit son propre marché de façon constante.

C’est la situation du drogué : on peut dire qu’on est dans une

agriculture de drogué. Aux drogues dures.


*Avec quelques firmes pour uniques dealers ?*


Exactement ! Elles prétendent que l’humanité a toujours fait des

transformations génétiques, depuis le début de la domestication des

plantes et des animaux. Mais elles oublient de préciser qu’à cette

époque, presque toute l’humanité était concernée, et que c’était une

humanité de paysans, d’agriculteurs et d’éleveurs. Tandis que l’humanité

voulant poursuivre la transformation entamée il y a 10 000 ans se réduit

à une douzaine de firmes produisant des pesticides. Et c’est tout. C’est

quand même une curieuse humanité… Celle-ci parvient pourtant à imposer

ses suggestions, lesquelles sont reprises par la Commission européenne,

et retranscrites quasi automatiquement dans le droit français. On est en

train de confier la planète et son avenir biologique aux industriels des

sciences de la mort, tout simplement. On marche vraiment sur la tête,

c’est à se demander si les hommes politiques ont deux sous de jugeote.


*Pourquoi les agriculteurs acceptent-ils de rentrer dans ce système ?*


Parce que les 50 ou 60 000 fermes vraiment importantes et influentes en

France sur le plan économique sont complètement entre les mains de ces

entreprises. Tout simplement. C’est un simple prolongement du système

industriel.


Une mise au point, d’abord. Il faut arrêter de parler d’agriculteurs :

aujourd’hui, ça n’existe plus. Il y a deux générations, le paysan était

un homme qui élevait ses chevaux de trait et les nourrissait avec

l’avoine qu’il produisait dans son champ. Il produisait ses fourrages,

réutilisait le fumier de ses animaux dans ses champs, semait le grain

récolté et se nourrissait vraiment à partir des produits de sa ferme. Il

vendait les excédents à l’extérieur, ce qui lui permettait d’acheter les

quelques biens – industriels ou pas – qui lui étaient nécessaires, comme

du sucre, du café, du tabac… C’était un homme qui avait un peu

d’épargne, qu’il ne confiait d’ailleurs même pas au Crédit Agricole mais

gardait sous son matelas. Bref, un individu autonome et indépendant.


À l’inverse, le technoserf actuel achète ses « chevaux de trait » à John

Deere, « l’avoine » pour les nourrir à Total ou à BP, l’engrais à la

Grande Paroisse (et on voit ce que ça donne, parfois ; comme à Toulouse…

[10]), les semences et les pesticides à Monsanto, etc. Et il fait tout

ça grâce à un prêt permanent auprès du Crédit Agricole, accordé parce

qu’il vend à des chaines de grande distribution. Un tel individu n’a

plus la moindre parcelle d’autonomie, il est complètement soumis au

système de marché et a perdu toute forme d’indépendance.


« Il faut arrêter de parler d’agriculteurs : aujourd’hui, ça n’existe

plus. […] Un tel individu n’a plus la moindre parcelle d’autonomie, il

est complètement soumis au système de marché et a perdu toute forme

d’indépendance. »


Ils sont finalement tellement dépendants qu’ils sont prêts, alors que le

système pesticide montre bien qu’il est au bout du rouleau, à accueillir

n’importe quelle prétendue innovation du secteur industriel par des cris

de soulagement. Ils sont tellement engagés là-dedans… Et même s’ils se

sont empoisonnés eux-mêmes avec des pesticides, ils veulent continuer à

essayer d’y croire. On leur a toujours promis qu’il n’y avait pas de

danger ni d’effet négatif, que le prochain pesticide serait bien

meilleur. On ne leur dit pas qu’il faut 30 ans pour s’apercevoir qu’un

pesticide a des effets particulièrement dangereux et nocifs, et eux sont

tellement au bout du rouleau, sous pression, bouffés par cette constante

fuite en avant, qu’ils sont prêts à croire et à prendre n’importe quoi…

Ces braves gens sont pieds et poings liés ; du coup ils attendent comme

le Messie que l’industrie leur offre un nouveau boulet magique qui va

les sortir d’affaire.


En dehors de ces « technoserfs », il y a quand même des agriculteurs

relativement autonomes, qui cultivent en respectant leur environnement…


Heureusement qu’il y en a encore ! J’aime par exemple beaucoup ce que

font les biodynamistes, parce qu’ils ont vraiment compris qu’on ne

cultive pas des plantes ni des animaux, mais qu’on cultive la terre, un

sol, qu’il faut absolument associer le végétal et l’animal – les

insectes également – et, globalement, qu’il faut donner à chacun sa part

dans la nature. Ils ont saisi que le but de l’agriculture est d’abord

d’avoir des sols en bon état, en bonne santé. A partir du moment où vous

avez des sols en bonne santé, tout le reste suit.


Il y a en plus une dimension sociale chez les biodynamistes : il n’est

pas non plus question de rentrer dans un système d’exploitation de la

main d’œuvre. A l’inverse de l’agriculture biologique qui est en train

de se dessiner, soit une agriculture biologique industrielle, avec des

exploitations de 5 000 hectares, avec des agronomes et autres

spécialistes d’entomologie chargés – par exemple – d’étudier la

meilleure manière de placer des pesticides naturels dans un champ. C’est

un système dont les biodynamistes ne veulent pas, et je pense qu’une

bonne partie des gens qui sont en bio ont compris aussi que ce n’est pas

ce vers quoi il fallait aller.


Il y a donc bien des agriculteurs du genre que vous évoquez. De plus en

plus je pense, même. C’est normal : ils sont les premières victimes des

pesticides – en particulier en viticulture, mais également en

arboriculture – et c’est logique que certains se posent des questions

sur ce système qui les tue à petit feu. Ils se rendent aussi compte du

silence fait autour de cette question : il n’y a pas d’étude

épidémiologique sur le sujet, ou alors les résultats sont tus. Les

arboriculteurs qui ont épandu des pesticides en masse, pendant trente

ans, ont pourtant payé un très lourd tribut aux pesticides, avec des

maladies de Parkinson en veux-tu en voilà.


La situation est encore pire dans les exploitations de grandes

dimensions, qui font venir des Marocains, des Espagnols, bref des

travailleurs de l’étranger servant de main d’œuvre à bas coût. Pendant

longtemps – et encore aujourd’hui – ce sont eux qui s’en sont d’abord

pris plein la figure, rentrant ensuite chez eux avant de se découvrir un

cancer. C’est donc aussi une façon de se défausser des maladies. Parce

que ces ouvriers ne sont absolument pas suivis, ni chez eux, ni chez

nous. C’est une situation invraisemblable. Un scandale.


Une fois de plus, pour revenir à ce que je disais, on voit bien que la

chose la plus importante est de sortir de l’agriculture industrielle. De

revenir à une certaine diversité. Et d’acter que le sol n’est pas, comme

une bonne partie de la recherche agronomique le considère, un support

linéaire, mais qu’il est simplement l’organisme vivant par excellence de

la planète. C’est la petite pellicule de vie qui filtre tout, une espèce

de peau par laquelle tout transite, par laquelle s’accomplissent les

grands cycles de l’azote, de l’eau, des nutriments… Sur les 6 400

kilomètres de rayon de la terre, il y a 30 centimètres qui contiennent

80 % de la biomasse, c’est-à-dire de la masse vivante de la planète. Et

cette toute petite pellicule de vie, on est en train de la détruire à

toute vitesse. Avec l’agriculture industrielle, c’est tout simplement la

désertification de la planète qu’on est en train d’organiser.


C’est tellement évident qu’une firme comme Evian paye même des

agriculteurs dans le bassin d’infiltration de ses eaux de source pour

qu’ils travaillent de façon biologique et/ou organique. De même sur les

zones de captage, dans un certain nombre de villes en France, des

municipalités payent les agriculteurs pour qu’ils travaillent

proprement. Quand on en arrive à payer les gens pour qu’ils ne

travaillent pas comme des cochons, c’est vraiment qu’il y a quelque

chose qui cloche…


Jean-Pierre Berlan, pour Article XI


/Notes :/


/[1] À ce sujet, les documentaires Notre Pain Quotidien et We feed the

world sont à voir absolument. Je ne t’ai rien dit, mais tous deux sont

disponibles sur le net…/


/[2] Outre Jean-Pierre Berlan, Michael Hansen, Paul Lannoye, Suzanne

Pons et Gilles-Eris Séralini ont participé à l’ouvrage./


/[3] Soit le premier « OGM » fonctionnel./


/[4] Jean-Pierre Berlan revient sur le brevetage du vivant dans cet

article./


/[5] Les illustrations utilisées dans cet articles sont toutes tirées

des documentaires Notre Pain quotidien et We Feed the world./


/[6] Concernant cette question du brevetage du vivant, cours

immédiatement voir l’édifiant documentaire de Marie-Monique Robin (qui

menait également l’enquête dans Le Monde selon Monsanto), Les pirates du

vivant. Je ne t’ai toujours rien dit, mais ils sont tous deux

disponibles aussi sur le net./


/[7] La consommation de pesticides a ainsi clairement augmenté aux

États-Unis depuis l’autorisation des plantes a-pesticides, en 1996./


/[8] Haber a ensuite persisté dans cette « voie » : il a par la suite

inventé le zyklon b, qui sera utilisé dans les camps de concentration./


/[9] Silent Spring, paru en 1962, sensibilisa une bonne partie de

l’opinion américaine à certains problèmes environnementaux, suscita une

interdiction (aux États-Unis) du DDT et conduisit enfin à la création de

l’Environmental Protection Agency, une agence nationale de protection de

l’environnement indépendante du gouvernement américain./


/[10] La Grande Paroisse est l’ancien nom de la société GPN, filiale du

groupe Total. C’est le premier fabricant français d’engrais, notamment

d’engrais azotés et d’engrais composés, vendus sous la marque AZF./


 

Samedi dernier, le géant des semences OGM Monsanto annonçait une nouvelle fracassante : les insectes contre lesquels était censé lutter son coton Bt ont développé des résistances à l’insecticide secrété par cette plante génétiquement modifiée. De ce fait, les centaines de milliers d’agriculteurs, petits paysans qui ont depuis plusieurs années adopté cette variété de coton sont désormais contraints d’utiliser une quantité grandissante de pesticide. Greenpeace avait depuis longtemps annoncé les risques de résistance que pouvaient développer les insectes ciblés. Et ce, pas uniquement pour ce coton mais aussi pour de nombreuses variétés d’OGM comme par exemple le maïs MON 810.

La nouvelle a été relayé dans un article du journal indien « The Hindu » (le 6 mars 2010)

Cette découverte est issue d’une étude de terrain menée sur les cultures de coton Bt dans l’état du Gujarat (à l’ouest de l’Inde) révélant que ces cultures ne résistaient plus aux attaques du papillon ravageur contre lequel le coton Bt avait été initialement conçu.

Monsanto soutenait jusqu’alors qu’ « il n y avait jamais eu de cas avéré de baisse des rendements de cultures de coton ou de céréales Bt attribuable à la résistance d’un insecte ». C’est chose faite.

Mais les soucis du coton Bt ne s’arrêtent pas là. Il y a quelques semaines, un scientifique plutôt pro OGM de l’Institut Central de recherche sur le coton de Nagpur, le Dr Kranthi, déclarait que le coton Bt avait contribué à l’augmentation de l’utilisation de dangereux pesticides et que d’autres insectes détruisaient maintenant les cultures. On peut imaginer sans mal la situation désespérante dans laquelle sont plongés les agriculteurs, forcés après avoir adopté le coton BT de s’endetter pour utiliser encore plus de pesticides.

Mais Monsanto a une solution ! Suite à cet aveu d’échec, ils sont allés jusqu’à conseiller aux agriculteurs concernés d’utiliser leur tout nouveau produit nommé Bollguard 2, qui permettrait de retarder l’apparition de la résistance des insectes. Comme quoi la firme américaine a toujours une longueur d’avance, pour fournir des solutions toujours plus onéreuses à ses clients.

Après le récent moratoire indien sur l’aubergine Bt, il semble que les performances mirifiques de cette technologie soit quelque peu remises en cause.



En Chine, le riz OGM a du mal à passer


Pékin vient d’autoriser le commerce de céréales alimentaires transgéniques. La décision suscite une controverse, dont un journal officiel rend compte de façon étonnante.

INTERNATIONAL RICE RESEARCH INSTITUTE (IRRI)

Informations sur le riz

  1. 1Chine


“La Chine va se transformer en un champ d’expérimentation pour les céréales transgéniques étrangères”, “un cauchemar national”… Cela fait déjà plusieurs mois que la certification de certaines céréales transgéniques a été annoncée par les autorités. Elle suscite pourtant encore sur la Toile de nombreuses inquiétudes, qui sont en passe de se transformer en véritable panique. Certains forums de discussion ont même lancé des pétitions “contre les céréales transgéniques”. Le 27 novembre 2009, le ministère de l’Agriculture a délivré les certificats de sécurité sanitaire pour deux variétés de riz et une va­riété de maïs transgéniques. Dans le cas du riz, ces certificats ont été remis au Pr Zhang Qifa et à ses collègues de l’Université agricole de Chine centrale. Il s’agit d’une première en la matière.

La délivrance d’un tel certificat est l’étape la plus difficile à franchir avant le lancement commercial. Elle signifie la fin de la phase expé­rimentale pour la production de cette variété, qui obtient ainsi l’aval des autorités agricoles concernées. La Chine, principal producteur et consom­mateur de riz au monde, semble prête à accepter la culture à but commercial de riz transgénique. “Alors qu’on est encore loin d’être parvenu à un consensus au niveau mondial, nous nous lançons inconsidérément dans la culture à grande échelle de riz transgéniques”, s’inquiète Zheng Fengtian, directeur adjoint de l’Institut du développement de l’agriculture et du monde rural à l’université du Peuple, à Pékin. Les doutes concernent essentiellement les conséquences au niveau environnemental et sanitaire de la culture du riz transgénique, explique Xue Dayuan, chargé de mission sur la biodiversité au ministère de la Protection de l’environnement. Jiang Gaoming, chercheur à l’Institut de botanique de l’Académie des sciences de Chine, explique que ce riz est obtenu en insérant un gène insecticide qui permet aux cellules du riz de fabriquer de la toxine Bt (Bacillus thuringiensis). Les insectes sont empoisonnés lorsqu’ils mangent ce riz, aux effets répulsifs. “On peut se demander si, sur le long terme, l’ingestion de ce riz n’aura pas des conséquences néfastes pour l’homme”, s’interroge Jiang Gaoming.

Ces dernières années, l’innocuité des aliments transgéniques a donné lieu dans le monde à une vive controverse. En 2007, des scientifiques français ont démontré que le MON 810, une variété de maïs transgénique produite par le principal semencier mondial, l’entreprise américaine Monsanto, pouvait causer des lésions hépatiques et rénales. En 2008, des scientifiques américains ont de leur côté prouvé que des souris blanches nourries sur une longue période avec du maïs transgénique présentaient une déficience de leur système immunitaire. Le 22 dé­cembre 2009, en France, le Haut Conseil des biotechnologies a estimé que “les inconvénients globaux d’une mise en culture du MON 810 [l’emportaient] sur ses avantages”.

“Ce riz sera sur la table des Chinois d’ici cinq ans”


Selon Jiang Gaoming, les OGM font l’objet d’incertitudes sur au moins trois points : les réactions en chaîne qu’ils peuvent provoquer au sein des organismes vivants, les risques qu’ils font peser sur la chaîne alimentaire et la difficulté à les éliminer en cas de pollution, de multiplication et de prolifération incontrôlée. “Dans ce contexte, prendre l’initiative de modifier génétiquement l’aliment de base de 1,3 milliard d’êtres humains apparaît extrêmement risqué. Nous n’aurons aucun moyen de gérer la situation en cas de problème.” Par ailleurs, Xue Dayuan pense que les exportations de céréales chinoises pourraient souffrir de la commercialisation de riz OGM en Chine. En effet, plusieurs pays, en Europe notamment, imposent des restrictions assez sévères aux aliments transgéniques. “Ces dernières années, des expérimentations de culture de riz transgénique en plein champ ont eu lieu dans la province du Hubei, mais celles-ci n’étaient pas assez contrôlées et des semences transgéniques ont été vendues à n’importe qui, sans aucune limitation”, explique Xue Dayuan. Il redoute que la commercialisation du riz transgénique entraîne des dérapages similaires, et que du riz transgénique soit planté dans des endroits non adaptés, en polluant des cultures locales. “Les dangers éventuels liés au riz transgénique sont à prendre en compte sur le long terme”, ajoute-t-il.

Face à toutes les voix qui s’élèvent pour émettre des doutes sur ces cultures, le détenteur du certificat de sécurité pour une variété de riz transgénique, le Pr Zhang Qifa, est sorti de sa réserve. Le 6 janvier, il a affirmé que “le riz transgénique [serait] sur la table des Chinois d’ici cinq ans”. Invités récemment à un débat sur le site officiel Renmin Wang, trois membres du Conseil national sur la biosécurité du ministère de l’Agriculture ont critiqué les avis négatifs des médias et de l’opinion publique. Ils ont vanté les mérites du riz génétiquement modifié, qui, notamment, réduit l’usage des pesticides et augmente les rendements. Cependant, Fang Lifeng, responsable du programme “alimentation et agriculture” chez Greenpeace Chine, n’est pas du tout de cet avis. En effet, après avoir collecté et étudié de nombreux cas de cultures transgéniques similaires, son organisation estime qu’il est trop tôt pour affirmer que les OGM permettent une réduction des doses de pesticides utilisées. Ainsi, bien que le coton modifié résistant aux insectes se soit révélé efficace contre le charançon du coton au cours des toutes premières années de sa commercialisation, la situation s’est vite assombrie. Comme l’a relayé la presse en 2009, dans la province du Jiangsu, où la culture du coton transgénique s’est généralisée depuis cinq ans, on assiste à une invasion d’autres insectes phytophages, comme la punaise rouge, la mouche blanche, l’araignée rouge ou le puceron. Paradoxalement, la quantité de pesticides utilisée a dû être augmentée.

Le rendement du riz transgénique Bt inventé par les chercheurs de l’Université agricole de Chine centrale devrait être supérieur d’environ 8 % à celui d’un riz normal. Mais Fang Lifeng fait remarquer que l’exemple du coton prouve que les variétés transgéniques ne sont pas plus productives que les autres, voire peuvent l’être moins. “Pourquoi les Etats-Unis, qui sont à la pointe des ­biotechnologies agricoles, n’ont-ils pas des rendements céréaliers à l’hectare supérieurs à ceux de la Chine ?” renchérit Jiang Gaoming. En Chine, les rendements céréaliers sont de 4,17 tonnes par hectare, contre seulement 1,88 aux Etats-Unis. “Si la tentative de recourir aux OGM échoue, c’est la population chinoise qui paiera les pots cassés. Mais, si cet essai est concluant, l’agriculture chinoise, et même toute notre économie, tombera alors entre les mains des Etats-Unis et des autres pays occidentaux”, affirme de son côté Zhang Hongliang, professeur à l’Université centrale des nationalités.

La souveraineté céréalière du pays serait menacée

Les associations Greenpeace Chine et Third World Network tirent également la sonnette d’alarme dans un récent rapport intitulé “A qui appartient vraiment le riz transgénique chinois ?”. Selon elles, aucune des huit variétés de riz génétiquement modifié en cours d’étude en Chine ne serait actuellement couverte par un brevet individuel. Ces huit variétés utilisent au moins 28 techniques déposées dans plusieurs pays étrangers, dont les droits appartiennent respectivement aux multinationales américaines Monsanto et DuPont de Nemours, ainsi qu’à l’allemande Bayer. “Lorsque ces biotechnologies brevetées à l’étranger sont utilisées à des fins scientifiques, cela ne pose pas de problème, mais, dès lors qu’il y a commercialisation, d’énormes sommes risquent d’être réclamées. Cela constitue une véritable bombe à retardement pour la souveraineté céréalière de notre pays”, fait observer Fang Lifeng.

La réponse apportée par le ministère de l’Agriculture à ces nombreux détracteurs est des plus simples. L’octroi d’un certificat est décidé au terme d’une procédure pluriannuelle très stricte, à l’issue de laquelle le Conseil national sur la biosécurité du ministère de l’Agriculture décide ou non de valider le produit. Mais l’identité des membres du Conseil sur la biosécurité reste secrète. Fang Lifeng a vainement demandé à plusieurs re­prises aux autorités concernées qu’elles rendent publique la composition de ce conseil. “Pourquoi ne pas dévoiler l’identité de ces experts ? Quand il s’agit de projets aussi importants, touchant à la vie quotidienne des gens, la population devrait au moins avoir le droit de savoir”, s’indigne-t-il. Nous avons demandé une entrevue au ministère de l’Agriculture à ce sujet. Mais, à ce jour, nous n’avons pas obtenu de réponse. D’après Zheng Fengtian, deux tiers des membres du Conseil seraient des scientifiques spécialistes des OGM. “Parmi eux, beaucoup ont déposé des demandes de brevets. Le Conseil compte peu de défenseurs de l’environnement et de la sécurité alimentaire. De fait, les intérêts représentés en son sein sont aussi une grande source d’inquiétude.”